dimanche 6 janvier 2008

Barthes, ses mythologies modernes et sa "cuisine ornementale"

Au Maroc, 1978
(c) Collection Roland Barthes/IMEC

En lisant Mythologies de Roland Barthes, je n'ai pu résister de vous rendre la description assassine que le grand critique donne de la cuisine telle qu'on la représente dans certains magazines féminins.

Mythologies est ce recueil de textes, écrits entre 1954 et 1956, qui détaillent mille et un aspects de la vie française de l'époque, et en particulier ses nouveaux "mythes" - le Tour de France comme nouvelle épopée, une telle pièce de théâtre, un personnage de film, etc. Ce qui frappe d'entrée à la lecture de ces textes, c'est le pouvoir d'évocation de Barthes, capable de trouver, en une phrase, les mots justes pour décrire derrière le fait le plus banal de la vie quotidienne les ficelles d'une représentation collective qui, in fine, fera de ce fait un mythe moderne. Barthes a par ailleurs critiqué virulemment la mentalité "petit-bourgeois". Dans ces années-là on pouvait encore se permettre de l'appeler ainsi dans un esprit de lutte des classes...

Je vous en laisse juges par vous-mêmes. A noter que n'étant pas lectrice d'Elle (et certainement pas dans les années '50), je ne pose aucun jugement sur la politique du magazine.

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Cuisine ornementale (dans Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957)

Le journal Elle (véritable trésor mythologique) nous donne à peu près chaque semaine une belle photographie en couleurs d'un plat monté: perdreaux dorés piqués de cerises, chaud-froid de poulet rosâtre, timbale d'écrevisses ceinturée de carapaces rouges, charlotte crémeuse enjolivée de dessins de fruits confits, génoises multicolores, etc.

Dans cette cuisine, la catégorie substantielle qui domine, c'est le nappé: on s'ingénie visiblement à glacer les surfaces, à les arrondir, à enfouir l'aliment sous le sédiment lisse des sauces, des crèmes, des fondants et des gelées. Cela tient évidemment à la finalité même du nappé, qui est d'ordre visuel, et la cuisine d'Elle est une pure cuisine de la vue, qui est un sens distingué. Il y a en effet dans cette constance du glacis une exigence de distinction. Elle est un journal précieux, du moins à titre légendaire, son rôle étant de présenter à l'immence public populaire qui est le sien (des enquêtes en font foi) le rêve même du chic; d'où une cuisine du revêtement et de l'alibi, qui s'efforce toujours d'atténuer ou même de travestir la nature première des aliments, la brutalité des viandes ou l'abrupt des crustacés. Le plat paysan n'est admis qu'à titre exceptionnel (le bon pot-au-feu des familles), comme la fantaisie rurale de citadins blasés.

Mais surtout, le nappé prépare et supporte l'un des développements majeurs de la cuisine distinguée: l'ornementation. Les glacis d'Elle servent de fonds à des enjolivures effrénées: champignons ciselés, ponctuation de cerises, motifs au citron ouvragé, épluchures de truffes, pastilles d'argent, arabesques de fruits confits, la nappe sous-jacente (c'est pour cela que je l'appelais sédiment, l'aliment lui-même n'étant plus qu'un gisement incertain) veut être la page où se lit toute une cuisine en rocaille (le rosâtre est la couleur de prédilection).

L'ornementation procède par deux voies contradictoires dont on va voir à l'instant la résolution dialectique: d'une part fuir la nature grâce à une sorte de baroque délirant (piquer des crevettes dans un citron, rosir un poulet, servir des pamplemousses chauds), et d'autre part essayer de la reconstituer par un artifice saugrenu (disposer des champignons meringués et des feuilles de houx sur une bûche de Noël, replacer des têtes d'écrevisses autour de la béchamel sophistiquée qui en cache les corps). (...)

C'est qu'ici (...) l'irrépressible tendance au vérisme est contrariée - ou équilibrée - par l'un des impératifs constants du journalisme domestique: ce qu'à L'Express on appelle glorieusement avoir des idées. La cuisine d'Elle est de la même façon une cuisine "à idées". Seulement, ici, l'invention, confinée à une réalité féerique, doit porter uniquement sur la garniture, car la vocation "distinguée" du journal lui interdit d'aborder les problèmes réels de l'alimentation (le problème réel n'est pas de trouver à piquer des cerises dans un perdreau, c'est de trouver le perdreau, c'est-à-dire de le payer).

Cette cuisine ornementale est effectivement supportée par une économie tout à fait mythique. Il s'agit ouvertement d'une cuisine de rêve, comme en font foi d'ailleurs les photographies d'Elle, qui ne saisissent le plat qu'en survol, comme un objet à la fois proche et inaccessible, dont la consommation peut très bien être épuisée par le seul regard. C'est, au sens plein du mot, une cuisine d'affiche, totalement magique, surtout si l'on se rappelle que ce journal se lit beaucoup dans des milieux à faibles revenus. Ceci explique d'ailleurs cela: c'est parce qu'Elle s'adresse à un public vraiment populaire qu'elle prend bien soin de ne pas postuler une cuisine économique. Voyez L'Express, au contraire, dont le public exclusivement bourgeois est doté d'un pouvoir d'achat confortable: sa cuisine est réelle, non magique; Elle donne la recette des perdreaux-fantaisie, L'Express, celle de la salade niçoise. Le public d'Elle n'a droit qu'à la fable, à celui de L'Express on peut proposer des plats réels, assuré qu'il pourra les confectionner.

2 commentaires:

Claude-Olivier a dit…

Tout d'abord je te souhaite une très bonne année 2008 pour le billet précédent que je viens de lire ^^! Ensuite que dire si j'ai lu ces quelques lignes avec un sourire en coin...pourquoi? Pourquoi pas ;-) Rien de tel qu'une bonne coté de boeuf nature avec juste du sel et du poivre ;-) très bonne journée, biz

Thérèse a dit…

C'est clair qu'on ne pourra pas reprocher à Barthes de ne pas procrastiner...
Bonne année aussi (je te l'ai souhaité par comments interposés je crois)!
biz th